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Pour un sursaut éthique : face à la cancérisation de l’espace public, reconstruisons nos sociétés.

Par Hermann Yaméogo

« Une société ne s’effondre pas seulement lorsque ses institutions s’effritent ; elle commence à disparaître lorsque le vrai, le juste et le bien cessent d’être des exigences communes. »

I — QUAND LE FAUX DÉPASSE LE VRAI

Notre époque fait face à un paradoxe inédit : jamais l’humanité n’a disposé d’autant d’outils pour diffuser le savoir, et jamais la manipulation de l’information n’a été aussi rapide, massive et sophistiquée.

La désinformation ne relève plus du simple bruit individuel. Désormais automatisée et ciblée, elle s’articule autour d’un engrenage clair : les réseaux sociaux accélèrent la propagation du faux, tandis que l’intelligence artificielle en démultiplie la production.

L’intelligence artificielle n’est pas le mal en soi : elle amplifie les capacités humaines, pour le meilleur comme pour le pire. Le véritable enjeu réside dans son encadrement et dans la responsabilité de ceux qui la détournent à des fins de manipulation.

II — LA « CANCÉRISATION » DE L’ESPACE PUBLIC

Au-delà de la fausse nouvelle, nous assistons à une cancérisation de l’espace public.

Ce mal informationnel altère progressivement la confiance, la presse, les institutions, les élections et le lien social.

Une fois ancré, il détourne le débat démocratique de la recherche des faits au profit de la flatterie des croyances, de la désignation de boucs émissaires et de la surchauffe émotionnelle.

Le danger ultime survient lorsque le mensonge quitte le statut de transgression pour devenir une méthode politique, une habitude collective, puis plus grave une doctrine d’État.

III — L’AFRIQUE FACE À LA MÉTASTASE DU MAL

L’Afrique est particulièrement exposée à cette ingérence. La pauvreté, les inégalités, les crises sécuritaires, la fragilité institutionnelle et la défiance envers les élites créent un terreau fertile.

Cette vulnérabilité ne marque pas un rejet de la démocratie, mais traduit la déception de citoyens face au fossé entre discours officiels et réalités quotidiennes. C’est dans cet interstice que prospèrent les entrepreneurs de colère, les théories complotistes et les discours de haine.

L’Afrique doit donc combattre la désinformation tout autant que les précarités qui lui donnent du crédit.

Depuis les indépendances, nos nations ( la nôtre bien incluse ), n’ont rarement connu une telle érosion des repères éthiques, où s’effacent les frontières entre vérité et mensonge, probité et délinquance. Ce glissement s’opère parfois comme chez nous ,avec la passivité des autorités morales et religieuses, ce qui achève d’éroder leur propre légitimité.

IV — DU POPULISME À LA DÉGRADATION DU LIEN CIVIQUE

Une démocratie saine exige des contre-pouvoirs forts et une critique rigoureuse, à condition qu’elle reste constructive.

Le risque majeur apparaît lorsque le champ politique instrumentalise l’information pour réduire la complexité à des slogans, assimiler la contradiction à une trahison et traiter l’adversaire en ennemi.

Les récents scrutins sur le continent le prouvent : l’intégrité de l’information conditionne celle du vote. Comme le souligne International IDEA, les deepfakes et les campagnes coordonnées par IA menacent directement la sincérité des urnes.

Dès lors que le mensonge s’impose en mode de gouvernement, les dirigeants risquent de se couper durablement des exigences du droit international et des valeurs fondamentales.

V — QUAND LA POLITIQUE DIVORCE DE L’ÉTHIQUE

Aucune société ne se redresse en reléguant l’éthique au second plan.

Corruption, impunité, instrumentalisation de la justice et répression du dissentiment produisent le même résultat : la destruction de la confiance publique et la consécration du deux-poids, deux-mesures.

La démocratie dépasse la seule échéance électorale : elle exige la primauté du droit, la transparence, la liberté de la presse et la redevabilité réelle des dirigeants, qui ne sauraient utiliser les moyens de l’État à des fins délictueuses.

VI — RETOURNER AUX SOURCES SANS REJETER L’UNIVERSEL

Face à cette crise, l’Afrique n’a pas à choisir entre tradition et modernité.

Ses héritages de solidarité, de dialogue et de responsabilité communautaire doivent dialoguer avec les principes universels.

Il ne s’agit ni de copier aveuglément des modèles extérieurs, ni de sanctifier les coutumes au nom d’une authenticité figée, mais de puiser dans ces deux sources ce qui consolide la dignité humaine.

VII — TROIS URGENCES POUR LE SURSAUT

Éduquer : Intégrer l’éducation aux médias et à l’IA au cœur de la formation citoyenne pour développer le sens critique, loin de tout embrigadement.

Restaurer l’intégrité institutionnelle : Reconstruire la confiance par une justice indépendante, la transparence publique et le respect des libertés fondamentales.

Gouverner l’intelligence artificielle : Refuser que l’IA soit livrée aux appétits commerciaux ou au contrôle politique, en la soumettant à des règles éthiques strictes.

Malgré les pressions géopolitiques, ces priorités doivent être tenues sans fléchir. On pourrait même y voir une raison de plus de soutenir le mouvement pour la refondation de la gouvernance mondiale.

 

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