Dimanche 19 juillet 2026, à Freetown, devant ses pairs réunis pour le 69ᵉ sommet ordinaire de la Cedeao, le Président Mamadi Doumbouya a affirmé que sur les 15 pères fondateurs de l’organisation réunis à Lagos le 28 mai 1975, 10 étaient des militaires et cinq seulement des civils. « L’écrasante majorité », a-t-il insisté, comme pour mieux légitimer sa propre trajectoire et celle de ses homologues de la junte sous-régionale. Cette phrase prononcée avec l’aplomb tranquille d’un homme qui sait qu’on ne le contredira pas, a été largement relayée par la presse guinéenne qui s’est transformée en simple courroie de transmission.
Le problème, c’est que la déclaration du général putschiste est totalement fausse. Elle n’est pas approximative, pas discutable, mais simplement fausse.
Ce que dit la charte de la Cedeao, contre ce que dit le discours du président guinéen
Il n’a fallu que 10 minutes de recherche de la rédaction pour retrouver un fact-check de l’AFP, adossé à la charte officielle de la Cedeao elle-même, qui établit noir sur blanc que sur les 15 chefs d’État et de gouvernement signataires du Traité de Lagos, 7 étaient effectivement des militaires, pas 10. Les 8 autres étaient des civils, et non des moindres : Léopold Sédar Senghor pour le Sénégal, Félix Houphouët-Boigny pour la Côte d’Ivoire, Ahmed Sékou Touré pour la Guinée, Moktar Ould Daddah pour la Mauritanie William Tolbert pour le Liberia, Siaka Stevens pour la Sierra Leone, Luis Cabral pour la Guinée Bissau et Dawda Kairaba Jawara pour la Gambie, tous en costume plutôt qu’en treillis.
Autrement dit, la majorité des pères fondateurs de la Cedeao n’était pas militaire. Les 7 minoritairement militaire sont : Mathieu Kérékou pour le Bénin, Sangoulé Lamizana pour la Haute Volta (actuel Burkina Faso), Ignatius Kutu Acheampong pour le Ghana, Moussa Traoré pour le Mali, Seyni Kountché pour le Niger, Yakubu Gowon pour le Nigéria et Gnassingbé Eyadéma pour le Togo. Cette proportion est strictement inverse à celle claironnée par Mamadi Doumbouya à la tribune de Freetown. Ce n’est pas un détail anodin, c’est un renversement complet du fait historique invoqué pour justifier implicitement la place des juntes dans la gouvernance régionale.
Le journalisme-perroquet a encore frappé
Ce qui inquiète le plus, n’est pas le fait que le chef de l’État guinéen ait pris quelques libertés avec l’histoire, car les tribunes politiques ont toujours été un lieu de la réécriture opportuniste. Mais, plutôt la reprise intégrale, solennelle de cette fable mensongère par une bonne partie de la presse guinéenne et régionale, sans qu’un seul rédacteur ne songe à ouvrir un livre d’histoire ou, plus simplement, à taper la phrase dans un moteur de recherche.
C’est là que le bât blesse vraiment. Un chef d’État peut se tromper, sciemment ou non, c’est le rôle du contre-pouvoir médiatique de le corriger, pas de l’amplifier. Or ici, la presse guinéenne n’a pas informé, elle a relayé. Elle n’a pas vérifié, elle a validé par son silence. Un fait faux répété par une dizaine rédactions différentes ne devient pas plus vrai, il devient simplement une désinformation mieux diffusée, portée par la caution involontaire de la profession censée y faire barrage.
Le coût politique de la paresse de la presse guinéenne
Ce n’est pas anodin. La citation de Mamadi Doumbouya ne sert pas qu’à égrener une anecdote sur 1975 : elle sert un récit, celui qui voudrait faire des régimes militaires actuels les héritiers légitimes et fondateurs d’un projet d’intégration régionale que l’histoire réelle dément. En laissant passer ce chiffre tout faux sans le confronter aux faits, les rédactions de la Guinée Conakry n’ont pas seulement failli à leur mission de vérification, elles ont, sans le vouloir, prêté la main à une reconstruction de l’histoire au service d’un discours politique du moment.
Pour mémoire, puisque personne ne semble l’avoir fait, le Traité de Lagos du 28 mai 1975 a été signé par le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Gambie, le Ghana, la Guinée, la Guinée-Bissau, le Liberia, le Mali, le Niger, le Nigeria, le Sénégal, la Sierra Leone, le Togo et la Mauritanie (retirée depuis). Sur ces 15 chefs d’État, 7 dirigeaient alors des régimes militaires ; 8 étaient des civils. Aucun sommet, aucune ferveur oratoire, aucun bonnet blanc élégamment porté sur les armes, le sang des innocents, le non-respect des engagements et la confiscation du pouvoir ne changera ce compte.
Sources : Le Traité de Lagos et charte officielle de la Cedeao ; AFP Factuel, « Les “pères fondateurs” de la Cedeao n’étaient pas uniquement des militaires » ; comptes rendus du 69ᵉ sommet ordinaire de la Cedeao, Freetown, 19-20 juillet 2026.







