Un décret, en apparence technique, mérite qu’on s’y arrête. Selon les informations rapportées ce soir par le desk Conakry de Sentinelleafrique, le président Mamadi Doumbouya a nommé le commandant du Groupement des Forces Spéciales (GFS) et son adjoint à la tête du Commandement des Opérations Spéciales (COS), la structure interarmées créée par décret le 22 avril 2026. Cette information mérite d’être interrogée pour ce qu’elle révèle, au-delà de son objet apparent : la manière dont se recompose, discrètement, l’architecture du pouvoir militaire guinéen. Une architecture qui, sur le papier, n’avait pas besoin du GFS pour exister.
Le décret d’avril 2026 est clair sur un point : “le COS n’est pas conçu comme une nouvelle chaîne de commandement se substituant à l’existant, mais comme un mécanisme de coordination. Le texte précise que la structure est placée sous l’autorité directe du chef d’état-major général des armées (CEMGA), qu’elle est dépourvue de personnalité juridique propre, et qu’elle agit dans le cadre des orientations stratégiques fixées par le chef de l’État.”
Cette architecture n’était, en soi, pas absurde. L’armée guinéenne dispose déjà d’un Chef d’état-major général des armées (CEMGA), des chefs d’états-majors particuliers pour chaque armée (terre, air, marine) et d’un commandant pour chacune des unités d’élite qu’elle rassemble.
A savoir : le Groupement des forces spéciales (GFS) ; le Bataillon des troupes aéroportées (BATA) ; le Groupement des forces d’intervention rapide (GFIR) ; le Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) ; les fusiliers commandos de l’armée de l’air ; les fusiliers marins commandos et le Groupement d’intervention de la Police nationale (GIPN).
Une coordination interarmées, dans un contexte régional marqué par la menace terroriste au Sahel, peut se justifier opérationnellement : synchroniser des unités qui, jusque-là, agissaient chacune dans leur silo. C’est l’argument officiel, et il n’est pas déraisonnable en soi.
Le problème n’est pas la coordination, c’est qui la dirige ?
Ce qui interpelle, dans la nomination rapportée ce soir, n’est donc pas l’existence du COS, c’est le choix de son commandement. Confier la tête d’une structure censée coordonner l’ensemble des unités d’élite interarmées aux commandants d’une seule de ces unités (le GFS), n’est pas un choix neutre. Ce n’est non plus une coordination horizontale entre pairs, mais plutôt la mise sous tutelle de toutes les autres unités d’élite par les cadres d’une unité particulière : les forces spéciales.
Or le GFS n’est pas une unité d’élite comme les autres dans l’histoire politique récente de la Guinée. C’est celle que Mamadi Doumbouya a lui-même commandée de 2018 à 2024. C’est celle dont il s’est servi pour renverser Alpha Condé le 5 septembre 2021. C’est celle qu’il a continué, une fois au pouvoir, à traiter différemment du reste de l’armée nationale, une méfiance envers l’institution militaire dans son ensemble, doublée d’une confiance réservée aux seules forces spéciales, a été relevée par plusieurs observateurs de la scène guinéenne.
Placer les commandants du GFS en l’occurrence le Général de brigade Mouctar Kaba dit Spartacus et son Adjoint El Baba Alimou Barry dit Aigle, à la tête d’une structure qui chapeaute désormais, opérationnellement, le GIGN (gendarmerie), le GIPN (police), le BATA, le GFIR et les commandos de la marine et de l’armée de l’air, revient à faire des forces spéciales non plus une unité parmi d’autres, mais le sommet hiérarchique de fait de l’ensemble du dispositif d’élite de l’armée du pays.
Une logique de “coup-proofing” bien identifiée ailleurs
Ce mécanisme n’est pas propre à la Guinée. La science politique comparée a un nom pour cette pratique : le coup-proofing, ou blindage anti-putsch. Un chef d’État arrivé au pouvoir par les armes sait, mieux que quiconque, ce qu’une armée unifiée et disciplinée est capable de faire à un régime qu’elle juge illégitime ou affaibli, puisque c’est précisément ce qu’il a lui-même accompli. La parade classique consiste à fragmenter l’institution militaire en créant, à côté de la hiérarchie régulière, un ou plusieurs circuits parallèles composés d’hommes de confiance personnelle, généralement issus de l’unité d’origine du chef de l’État (le GFS).
La séquence guinéenne, relue à cette lumière, prend un sens cohérent :
2021 – création du GFIR, nouvelle unité d’élite aux prérogatives proches de celles du GFS, dans un climat de rumeurs de tensions internes au sein même du GFS.
Avril 2023 – dissolution du Bataillon de la Sécurité Présidentielle, garde prétorienne historique héritée du régime Condé, sans motif officiel communiqué, quelques jours après le limogeage du chef des renseignements militaires.
Mai 2023 – dissolution du Bataillon d’Intervention Rapide (GIR), ses effectifs réaffectés au GFIR.
Avril 2026 – création du COS, présenté comme un simple outil de coordination interarmées, sans personnalité juridique propre. Donc, en apparence sans pouvoir hiérarchique intrinsèque.
A partir de ce 15 août 2026, le commandement du COS revient au commandement du GFS et à son adjoint. Chaque étape prise isolément peut se justifier par un argument technique : “modernisation, lutte antiterroriste et restructuration.” Mais leur addition dessine une trajectoire claire : le démantèlement des structures de sécurité héritées des anciens régimes, remplacées par des unités nouvelles, et la construction progressive d’un point de commandement unique pour l’ensemble des forces d’élite, confié aux hommes de l’unité d’origine du président Mamadi Doumbouya.
Une chaîne de commandement doublée, pas remplacée, ce qui est peut-être pire. Il faut noter une nuance importante, qui rend la question plus troublante encore plutôt que moins : le COS ne remplace pas le CEMGA ni les états-majors particuliers. Il se superpose à eux. Les unités d’élite continuent, en théorie, de relever de leur propre commandant et de la hiérarchie classique de l’armée, mais leur emploi opérationnel, leur coordination et, potentiellement, leur doctrine passent désormais par un commandement centré sur le GFS.
Ainsi, on obtient une architecture à deux étages : une hiérarchie officielle visible, qui continue de fonctionner sur le papier, et une hiérarchie opérationnelle réelle, qui se concentre entre les mains d’un cercle restreint. C’est une caractéristique classique des dispositifs de blindage du pouvoir. Ils ne suppriment pas l’institution militaire existante, ce qui serait trop visible et trop risqué politiquement. Ils la doublent d’un circuit parallèle qui, dans les faits, capte progressivement l’essentiel du pouvoir de décision et d’action, tout en laissant à l’ancienne hiérarchie son organigramme et ses titres.
Ce que cela dit du rapport de Doumbouya à l’armée qu’il dirige
Le paradoxe guinéen mérite d’être souligné : l’homme qui dirige aujourd’hui l’institution militaire tout entière continue, quatre ans après sa prise de pouvoir et près d’un an après son élection, à s’appuyer structurellement non pas sur l’armée guinéenne dans son ensemble, mais sur le noyau d’hommes qui l’ont porté au pouvoir. Ce choix ne relève pas seulement d’une préférence personnelle ou d’une fidélité à ses anciens frères d’armes du GFS. Il traduit une évaluation stratégique : la confiance dans l’armée guinéenne, en tant qu’institution, reste limitée, y compris pour celui qui la commande désormais officiellement en tant que chef de l’État.








