Enquête – Sentinelle Afrique
Une opération sécuritaire dans la prison, des tirs entendus pendant près d’une heure, plusieurs détenus tués, une extraction contestée et une disparition signalée avant l’annonce officielle du décès. L’enquête de Sentinelle Afrique révèle les zones d’ombre qui entourent les dernières heures du commandant Aboubacar Sidiki Diakité, dit Toumba.
Le 25 mars 2026 à l’aube, l’administration pénitentiaire guinéenne annonce la mort du commandant Aboubacar Sidiki Diakité, dit Toumba, détenu dans le cadre du procès du massacre du 28 septembre 2009. Selon la version officielle, l’ancien aide de camp de l’ex-chef de la junte Moussa Dadis Camara, aurait succombé à une complication médicale après un malaise survenu en détention.
Mais les informations recueillies par Sentinelle Afrique auprès de sources pénitentiaires, sécuritaires, judiciaires et médicales dessinent un récit beaucoup plus troublant. Une opération présentée comme une simple fouille carcérale s’est déroulée dans des conditions inhabituelles : déploiement de forces spéciales lourdement armées, tirs à l’intérieur du périmètre de la prison et plusieurs détenus tués.
Après cette intervention, Toumba Diakité qui aurait été neutralisé par une injection, est embarqué pour une destination inconnue avant la déclaration de son transfèrement à la prison civile de la préfecture de Coyah dans des conditions contestées par ses avocats.
Une procédure judiciaire est engagée pour contester la légalité de ce transfèrement.
Le 24 mars, alors que la justice devait se prononcer sur cette procédure, les avocats du détenu affirment qu’il a été extrait encore de nouveau de la prison par des individus non identifiés. Quelques heures plus tard, le parquet général de Conakry annonce son admission à l’hôpital du camp Samory Touré de Conakry suite à un « malaise ». Tard dans la soirée, son corps est signalé à l’hôpital Ignace Deen de Conakry. Le lendemain, l’administration pénitentiaire annonce officiellement sa mort.
Entre la version officielle et les témoignages recueillis sur le terrain, une question demeure : que s’est-il réellement passé lors des dernières heures du commandant Toumba Diakité ?
Le 25 mars 2026 à 4h35 du matin, la Direction nationale de l’administration pénitentiaire et de la réinsertion, annonce officiellement la mort du commandant Aboubacar Sidiki Diakité, dit Toumba, détenu dans le cadre du procès du massacre du 28 septembre 2009.
Selon le communiqué officiel, l’ancien aide de camp de l’ex-chef de la junte Moussa Dadis Camara, serait décédé à l’hôpital militaire du camp Almamy Samory Touré des suites d’une hernie de la ligne blanche étranglée compliquée d’une péritonite aiguë généralisée.
Mais derrière cette version administrative, l’enquête menée par Sentinelle Afrique, à partir de témoignages, de documents judiciaires et de sources pénitentiaires, sécuritaires et médicales, révèle une succession d’événements qui soulèvent de nombreuses interrogations.
Extraction militarisée, tirs dans la prison, détenus tués, transfèrement contesté, disparition temporaire du détenu avant l’annonce de sa mort : la chronologie de cette affaire met en lumière de profondes zones d’ombre.
Dans un pays où le procès du 28 septembre 2009 constitue l’un des dossiers judiciaires les plus sensibles de l’histoire contemporaine, la disparition d’un acteur central de cette affaire pourrait avoir des implications politiques et judiciaires majeures.
Une opération sécuritaire hors norme
Officiellement, tout commence le 10 février 2026, lorsque le parquet général près la Cour d’appel de Conakry annonce qu’une « fouille inopinée » a été menée à la Maison centrale. Selon ce communiqué, l’opération aurait permis la découverte d’objets prohibés : téléphones, substances psychotropes et armes blanches.
L’attitude jugée « agressive » de Toumba Diakité aurait alors justifié son transfert vers la prison civile de Coyah. Mais les témoignages recueillis par Sentinelle Afrique décrivent une scène bien différente. Plusieurs sources pénitentiaires et sécuritaires évoquent : la présence de pick-up du groupement des forces spéciales lourdement armés ; des armes de gros calibre de type 12.7 et 14.7 ; des tirs entendus pendant près d’une heure à l’intérieur de la prison.
Un ancien responsable pénitentiaire interrogé dans le cadre de cette enquête, affirme : « Une simple fouille administrative ne nécessite jamais un déploiement militaire de ce niveau. »
La Maison centrale de Conakry dispose pourtant de sa propre administration pénitentiaire habituée aux contrôles internes. Même pendant les périodes les plus sensibles du procès du 28 septembre, aucune intervention militaire de ce type n’avait été observée.
Des morts dans la prison, passées sous silence
L’opération a également provoqué plusieurs morts parmi les détenus. Contrairement au silence observé dans les communications officielles, Sentinelle Afrique a pu identifier plusieurs victimes :
Sekou Mara, sous mandat de dépôt depuis le 21 février 2020
Moussa Touré, détenu depuis le 13 mai 2018
Amadou Sow, incarcéré depuis le 30 novembre 2024
Mamoudou Bah, détenu depuis le 5 juin 2021.
Selon les témoignages recueillis, deux détenus auraient été abattus alors qu’ils tentaient d’escalader la clôture dans un mouvement de panique provoqué par l’intervention armée ; un troisième aurait été tué à proximité du bureau du gardien-chef un quatrième aurait été abattu dans un bâtiment en chantier. Deux autres corps n’auraient toujours pas été identifiés.
Pourtant, aucun bilan officiel n’a été publié par le ministère de la Justice. Dans un État de droit, la mort de détenus placés sous la garde de l’administration pénitentiaire devrait normalement entraîner : une enquête judiciaire, des autopsies et l’identification des responsabilités.
Un transfert carcéral juridiquement contesté
Après l’opération du 10 février, Toumba Diakité est transféré vers la prison civile de Coyah, une localité située à 55 km de la capitale guinéenne. Ce transfert est immédiatement contesté par ses avocats. Selon eux, ni le régisseur de la prison ni les autorités judiciaires n’ont été en mesure de produire la décision administrative justifiant ce transfèrement.
Les avocats ont alors engagé une procédure de référé pénal devant le tribunal de Coyah pour faire annuler cette mesure. La décision devait être rendue le 24 mars 2026. Mais avant que la justice ne se prononce, Toumba Diakité est déclaré mort.
Un détenu malade maintenu dans une prison inadaptée
Les avocats de Toumba Diakité avaient alerté publiquement sur l’état de santé de leur client. Selon sa défense, il souffrait d’une hernie de la ligne blanche à un stade avancé, nécessitant une prise en charge médicale urgente.
D’ailleurs, courant 2024, Toumba Diakité avait bénéficié d’une autorisation d’évacuation sanitaire au Maroc avec l’accord du ministère de la défense guinéenne. Mais contre toute, cette procédure a été annulée à quelques heures de son embarquement, apprend-on de sources militaires et judiciaires.
Pourtant, un collège de médecins avait recommandé son transfert vers un établissement médical adapté. Or la prison civile de Coyah ne dispose pas d’infirmerie fonctionnelle. Malgré ces alertes, les autorités ont maintenu le détenu dans cet établissement.
Une disparition signalée avant l’annonce officielle de la mort
Dans la matinée du 24 mars 2026, les avocats de Toumba Diakité sont informés que leur client a été extrait de la prison de Coyah par des individus non identifiés. Ils tentent immédiatement de le localiser. Plusieurs démarches sont engagées : saisine du bâtonnier de l’ordre des avocats de Guinée ; courrier adressé au procureur général près la Cour d’appel de Conakry, correspondance au ministre de la Justice.
Les avocats demandent : l’identification des individus impliqués, la localisation immédiate de leur client et son retour immédiat à la maison centrale de Conakry.
Selon nos informations, ils ont également rencontré les autorités judiciaires, qui leur aurait promis des vérifications. Quelques heures plus tard, le parquet général annonce l’évacuation de Toumba Diakité vers l’hôpital du camp Samory Touré de Conakry suite à un malaise. Le même jour, le corps de Toumba Diakité est signalé à l’hôpital Ignace Deen de Conakry. Le lendemain, l’administration pénitentiaire annonce officiellement son décès.
Une communication officielle inhabituelle
Dans les affaires impliquant la mort d’un détenu sous écrou, la communication relève généralement de l’autorité judiciaire. Dans ce cas précis, c’est l’administration pénitentiaire elle-même qui annonce la mort. Plusieurs juristes interrogés par Sentinelle Afrique, s’interrogent sur cette procédure inhabituelle.
Un magistrat résume : « La mort d’un détenu devrait normalement être annoncée par le parquet, accompagné d’une enquête judiciaire. »
Une affaire politiquement sensible
Toumba Diakité n’était pas un détenu ordinaire. Ancien aide de camp de Moussa Dadis Camara, il était l’un des acteurs clés du dossier judiciaire du massacre du 28 septembre 2009, qui avait fait au moins 157 morts et des centaines de blessés, selon les Nations unies. Sa disparition intervient dans un contexte politique particulier.
En mars 2025, Moussa Dadis Camara, condamné à vingt ans de prison dans cette affaire, a bénéficié d’une grâce présidentielle. Toumba Diakité, condamné à une peine inférieure, restait incarcéré et attendait l’épuisement de sa peine en début 2027 avec en perspective une reconversion en politique pour la conquête du pouvoir.
Cette ambition, exprimée et affichée par l’ancien aide de camp de Dadis Camara, serait à l’origine de ses ennuis jusqu’à sa mort, laquelle serait liée à des opérations de torture menées à Coyah loin de la prison de Conakry, où il s’était pourtant bâti une forte réputation auprès de la population carcérale. L’homme aurait été perçu comme une menace potentielle pour le pouvoir de Conakry, tant en raison de sa popularité au sein de l’armée que de celle dont il jouissait auprès d’une partie de la population, en Guinée comme à l’étranger, depuis son passage au procès du 28 septembre 2009.
Les questions qui restent sans réponse
Aujourd’hui, plusieurs questions majeures demeurent : Pourquoi une fouille administrative a-t-elle nécessité un déploiement militaire lourd ? Quel est le bilan humain réel de l’opération menée à la Maison centrale de Conakry ? Qui a ordonné l’extraction du détenu depuis la prison de Coyah ? Pourquoi aucune autopsie indépendante n’a été annoncée ? Pourquoi le décès a-t-il été annoncé par l’administration pénitentiaire plutôt que par le parquet ?
Un dossier qui pourrait dépasser les frontières de la Guinée
Pour plusieurs défenseurs des droits humains, la mort de Toumba Diakité pourrait soulever des questions relevant : des Règles Nelson Mandela des Nations unies sur le traitement des détenus, de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples et du Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Dans ce contexte, des voix murmures en faveur d’une enquête indépendante internationale.
L’autre question : le corps de Toumba Diakité va-t-il être restitué à sa famille ? Les cas du général Sadiba Coulibaly, ancien chef d’Etat-major général des armées, du Colonel Celestin Bilivogui et du Colonel Claude Pivi, sont une parfaite illustration.
Le colonel Célestin Bilivogui a été kidnappé et porté disparu pendant plus d’un an avant d’être finalement annoncé mort. Son corps, présenté à son épouse à la morgue de l’hôpital Ignace Deen, provenait du camp Samory Touré. Jusqu’à ce jour, la dépouille n’a jamais été restituée à sa famille.
Le colonel Claude Pivi, condamné dans le procès du 28 septembre 2009 et détenu à la Maison centrale de Conakry, a lui aussi été transféré à Coyah avant d’être annoncé comme ayant été évacué à l’hôpital du camp Samory Touré à la suite d’un malaise. Brusquement, la mort est survenue. Pourtant, il a fallu attendre près d’une semaine avant que la nouvelle ne soit officiellement confirmée.
Curieusement, les funérailles de ce détenu ont été prises en charge par les autorités guinéennes, qui ont expédié la dépouille dans son village à bord d’un hélicoptère, alors même qu’il avait été radié de l’armée guinéenne. D’où cette question : de quel droit et en quelle qualité l’État s’occuperait-il des funérailles d’un citoyen ordinaire condamné pour crimes contre l’humanité en lieu et place de sa famille ?
Après lui, c’est au tour de Toumba Diakité d’être extrait de force de la Maison centrale de Conakry pour être détenu à la prison de Coyah par des forces spéciales, en dehors des procédures régulières prévues en la matière.
Quelques temps plus tard, il est de nouveau enlevé et porté disparu, avant d’être annoncé malade et hospitalisé au camp Samory Touré, encore à la suite d’un malaise, comme ce fut le cas pour Claude Pivi. Le même jour, la mort s’ensuit. Mais les autorités attendent le lendemain pour officialiser la nouvelle, après de longues heures de recherches menées par sa famille et ses avocats pour tenter de localiser le détenu.
La justice, qui l’avait annoncé malade, n’a jamais permis ni à sa famille ni à ses avocats d’aller constater de visu son état de santé.
L’enquête continue
Pour l’instant, les autorités guinéennes n’ont pas fourni d’explications détaillées sur les circonstances exactes de cette affaire. Mais une chose est certaine : la mort du commandant Toumba Diakité, survenue après une opération sécuritaire controversée et une extraction opaque, pourrait devenir l’un des dossiers les plus sensibles de la transition guinéenne.
Pendant ce temps, Sentinelle Afrique poursuit ses investigations avec ses collaborateurs basés à Conakry.









